Quel futur avec les investissements d’aujourd’hui ?
« Nous n’héritons pas de la terre de nos parents, nous l’empruntons à nos enfants » (attribué à Saint-Exupéry)
Actuellement, dans les discussions sur notre capacité à modifier nos comportements pour créer un futur viable pour les générations suivantes (crises écologiques et climatiques obligent), s’affrontent des arguments autour de l’argent. Parler de transition écologique nécessite d’aborder les choix faits en matière d’investissement, car l’argent que l’on dépenseaujourd’hui est celui qui modèle le monde de demain (avec des effets ressentis des dizaines d’années plus tard).
Pour rappel, les lignes à grande vitesse d’aujourd’hui sont celles dont le financement a été décidé au conseil interministériel du 26 mars 1971 (1,5 milliards de francs pour relier Paris à Lyon en 2h). Le parc nucléaire actuel (75% de la production électrique) découle du plan quinquenal de 1952.
Donc, la question centrale est : que finance-t-on aujourd’hui ? Les investissements permettront-ils aux humains de vivre correctement en 2050 ?
Un chiffre est clair, le coût de l’inaction (dommages résultant de la trajectoire actuelle) est estimé entre 250 et 750 milliards d’euros chaque année, juste pour la France.
ETATS DES LIEUX DE NOS INVESTISSEMENTS
Pour comprendre les investissements publics, regardons les chiffres disponibles (1). Pour 1000 euros de dépense publique chaque année :
– 60 vont à la justice (4€) et à la défense/sécurité (56€)
– 94 servent à l’administration et au remboursement de la dette
– 118 vont à l’éducation et la recherche
– 156 sont des dépenses dans les projets (nouveaux ou existants)
– 570 servent à la protection sociale, c’est-à-dire:
i) la retraite (262 euros)
ii) santé (195 euros), essentiellement consommés par les populations âgées : 8000 €/an pour les +75 ans contre 1000 €/an pour les -25 ans. (2)
Si on veut simplifier, on peut dire que tous les ans, sur les 1500 milliards investis (3) :
– Les dépenses pour les nouvelles générations (éducation, affaires économiques, culture, environnement, infrastructures et transport) = 411 milliards d’euros
– Les dépenses pour les vieilles générations (juste retraites et part santé) = 642 milliards d’euros
L’investissement des populations actives pour maintenir les populations âgées est ainsi nettement plus important que pour garantir aux jeunes un espoir de vie correcte (un déficit d’au moins 231 milliards /an).
INVESTISSEMENT ET PATRIMOINES
Pour garantir un futur contrôlable, il faut décarboner notre économie, à hauteur de 66 milliards € d’investissement /an (rapport Jean Pisani-Ferry 2023).
Or les actifs ont un niveau de vie inférieur aux retraités, avec une charge croissante pesant sur leurs revenus (1,65 actif / retraité). Par conséquent, dégager ce budget semble difficile, et socialement peu accepté (mouvement des gilets jaunes et sensation d’une « écologie punitive » pour ceux qui travaillent).
Ainsi dans le budget 2024, il est prévu… 7 milliards d’investissements nouveaux (4).
Si la source d’investissement n’est pas ponctionnable dans les revenus annuels des actifs, il faudrait donc la trouver dans le patrimoine déjà disponible. Les générations les plus âgées ont 10 fois plus de patrimoine (182.000 euros) que les jeunes (12.700 euros). (5)
Les retraités possèdent en effet la grande majorité du patrimoine immobilier, et surtout la quasi-totalité des 6.000 milliards d’épargne financière en France. (6) Qui ont encore servit à financer, en 2022, plus de projets d’énergie fossile que d’énergie renouvelable. (7)(8)
Avis donc aux épargnant.es, vous avez 100 ans d’investissement vert qui se baladent en bourse ou qui dorment sur votre compte en banque !
INCITATIONS AU CHANGEMENT VERTUEUX
En France un habitant riche émet 3x plus de CO2 qu’un habitant pauvre, donc statistiquement les plus âgés sont les plus émetteurs (9).
Puisque ces populations âgées reçoivent presque la moitié du budget de l’état pour maintenir ou augmenter leur niveau de vie, il n’y a pas d’incitation au changement de pratiques pour ces générations.
Chaque tonne émise par un habitant restant 80 ans dans l’atmosphère, le dommage financier est en réalité essentiellement porté par les générations futures. Il faudrait faire passer de 50 à 1200 euros la tonne de CO2 pour refléter correctement ce dommage.
CONCLUSION
Sans un changement radical de comportement de ceux qui ont le meilleur niveau de vie et les plus gros patrimoines, c’est à dire les générations les plus âgées, il semble mathématiquement impossible de changer de modèle suffisamment vite.
Le transfert des actifs vers les générations âgées représente au moins 230 milliards de plus que celui vers les jeunes générations, malgré leur comportement plus polluant. Et cela ne fait que s’amplifier puisque les 18-39 ans ont perdu 2% de niveau de vie sur la dernière décennie, quand les 65-74 en ont gagné plus de 5% (10).
Et comme dirait Christian Gollier, ancien directeur de la Toulouse School of Economics : « on ne demande pas aux gens d’être généreux envers les générations futures. Simplement de ne pas leur faire du mal. »
REFERENCES
(1)- https://www.economie.gouv.fr/enavoirpourmesimpots#
(2)- https://www.vie-publique.fr/en-bref/277493-depenses-de-sante-un-reste-charge-fortement-lie-lage
(3)- https://www.vie-publique.fr/parole-dexpert/289090-hausse-des-depenses-publiques-et-pauperisation-des-services-publics
(4)- https://www.ouest-france.fr/environnement/ecologie/transition-ecologique/financement-de-la-transition-ecologique-le-compte-ny-est-pas-e471c072-1e72-11ee-9799-0d599c0b33af
(5)- https://www.insee.fr/fr/statistiques/5371259?sommaire=5371304
(6)- https://www.fbf.fr/fr/lepargne-des-menages-faits-et-chiffres-cles
(7)- https://www.usinenouvelle.com/article/avec-1-000-milliards-de-dollars-jamais-les-energies-fossiles-n-ont-ete-autant-subventionnees-qu-en-2022.N2102331
(8)- https://www.lefigaro.fr/economie/pour-la-premiere-fois-les-investissements-dans-les-energies-vertes-depassent-celles-dans-les-hydrocarbures-20230525
(9)- https://www.pourleco.com/politique-economique/inegalites-climatiques-oui-les-riches-polluent-plus-mais-dautres-facteurs
(10)- Christian Gollier. Le climat après la fin du mois, PUF, 2019. https://www.puf.com/content/Le_climat_apr%C3%A8s_la_fin_du_mois